L’illusion d’une prolifération nucléaire « amicale » en Europe
Résumé
Depuis 2024, un frémissement semble parcourir plusieurs capitales du continent européen. En Pologne, dans les pays nordiques, et jusque dans certains cercles allemands, l’idée d’un renforcement autonome du pilier nucléaire européen progresse. On ne parle plus seulement ici de consultations renforcées mais bien de l’hypothèse d’arsenaux nationaux, que leurs promoteurs présentent comme éventuellement compatibles avec le Nuclear Planning Group de l’OTAN. Le problème est que ces différents projets, qui prennent la forme (avouée ou latente) d’un chantage à la prolifération censé répondre au spectre de l’abandon stratégique, et qu’ils soient académiquement spontanés ou politiquement téléguidés, n’ont probablement aucune chance d’aboutir, pour la bonne raison que l’idée même d’une prolifération nucléaire européenne « amicale » (c’est-à-dire acceptée en bonne intelligence par les États-Unis) manque autant de consistance qu’elle est dépourvue de crédibilité.
A propos de l'auteur
Olivier Zajec est Professeur des universités en science politique à l’université Jean Moulin – Lyon III, où il a fondé et dirige depuis 2018 l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD) ainsi que le Master Relations internationales – Sécurité internationale et défense (SID). Auteur de nombreux articles scientifiques, ses thématiques de recherche portent sur la théorie réaliste des relations internationales, les approches socio-spatiales en science politique, et les études stratégiques et de défense. Il est entre autres l’auteur des Limites de la guerre. L'approche réaliste des conflits armés au XXIe siècle (Mare et Martin, 2024).
Pensée stratégique
L’évolution de la stratégie aérienne polonaise à l’aune des conflits en Ukraine (2014-2024)
Alors que des missiles frôlent son territoire et que la guerre s’installe durablement à ses frontières orientales, la Pologne intensifie une transformation militaire engagée dès 2013. Héritière d’une histoire marquée par les partages, les annexions et l’occupation par les puissances voisines, Varsovie nourrit une défiance accrue à l’égard de la Russie. L’invasion russe de l’Ukraine a renforcé ses craintes. De cette guerre, elle a tiré des enseignements doctrinaux : l’impasse aérienne entre Moscou et Kiev l’a contrainte à repenser en profondeur sa composante aérienne. Cette note analyse l’adéquation entre les ambitions affichées de Varsovie et les moyens effectivement déployés, révélant, derrière des investissements records et une modernisation accélérée, des fragilités structurelles susceptibles de compromettre les capacités de défense d’un pays désormais au cœur de la sécurité européenne.
« Rompre le front » : le retour des leçons des deux guerres mondiales dans la guerre en Ukraine »
« Verdun », « guerre de tranchées », les qualificatifs faisant référence aux deux conflits mondiaux pour illustrer la situation en Ukraine ne manquent pas. Au-delà de la simple métaphore une telle évocation emporte des réalités opérationnelles particulières, dont la pertinence -réelle- n’est pas moins sujette à caution.
Capacités stratégiques hautes et assistance militaire défensive dans la guerre d’Ukraine : le dilemme du double seuil
L’un des éléments majeurs du face-à-face russo-ukrainien est naturellement son caractère nucléaire potentiel. Cette dimension incite l’administration Biden à ne pas laisser la guerre d’Ukraine dégénérer en un conflit majeur qui opposerait directement Américains et Russes. Cette limite fait du problème de la co-belligérance occidentale un élément-clé de l’équation politico-militaire du conflit. Tenant compte de ce contexte, cette note met en rapport le « seuil » tactico-opératif lié à cette fourniture d’armement avec un deuxième seuil de nature politico-stratégique, qui est quant à lui influencé par le phénomène de l’interconnexion des capacités stratégiques hautes, et qui ouvre sur le concept délicat de dissuasion multidomaines.
𝐉𝐚𝐧𝐯𝐢𝐞𝐫 𝟐𝟎𝟐𝟑
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